Julien Colombier

Né en 1972

Vit et travaille à Paris (FR)

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22 mai - 12 juin 2021 : ESCAPE, exposition personnelle

Julien Colombier — Cacher la forêt

Richard Leydier

 

J'entreprends l’écriture de ce texte le dimanche des rameaux, qui célèbre l’entrée de Jésus Christ dans la Ville de Jérusalem. De nombreux tableaux et fresques dépeignent cet épisode des évangiles au cours duquel le prophète, juché sur un âne (on fait tout de même mieux en termes de triomphe), se voit acclamé par une foule qui, à son passage, étend sur le sol des manteaux et des branches d’arbre. Parfois, un personnage a grimpé en haut d’un olivier afin de prendre de la hauteur et apercevoir cet homme dont on parle tant. À l’Abbaye de Maubuisson, en 2019, pour son exposition intitulée Electric Ladyland, Julien Colombier a tapissé pareillement le sol d’une des salles de peintures sur lesquelles on pouvait marcher.

Les nouvelles œuvres de Julien Colombier poursuivent une ligne tracée depuis plusieurs années sur un mode endémique. Ses motifs, à la fois végétaux et minéraux, colonisent toujours plus d’espace, qu’il s’agisse de murals, de dessins marouflés sur toile… Les plantes poussent en effet à la manière d’une jungle, d’une forêt pluviale au climat chaud et humide favorisant une croissance inexorable et interdisant toute tentative de domestication.

J’ai toujours regardé ainsi les œuvres de Colombier, comme des fragments de liberté incontrôlables. Ils sont certes a priori contenus, encadrés par les bords du tableau, qui est plus que jamais « une fenêtre ouverte sur le monde », mais on peut imaginer que les végétaux les débordent en réalité. Se pose également la question de la profondeur des œuvres. Rameaux, rinceaux et feuillages obstruent le champ visuel, ils sont en quelque sorte l’arbre qui cache la forêt. Troncs et feuilles s’additionnent et se chevauchent à l’infini, ils parviennent à remplir le plan en un all over qui fait écho au modernisme greenbergien. Ces nouveaux tableaux, en multipliant les strates empilées, et en s’inspirant à cet effet du mur maculé par des dizaines d’œuvres précédemment peintes, adoptent la stratégie du « tableau dans le tableau » et accentuent les effets de saturation. La multitude nous désoriente et nous perdons tous nos points de repères. Il n’y a plus ni haut ni bas, comme si nous étions pris dans la coulée d’une avalanche.

 

S’agit-il des branches basses ou de la canopée ? Est-ce le ciel que nous entr'apercevons à l’arrière des feuillages ou bien le sol ? Les forces de gravité s’inversent. Les pierres lévitent comme les rochers sur la lointaine planète Pandora de James Cameron dans Avatar. Les œuvres de Colombier sont un portail ouvert sur un autre monde. Un monde perdu. Quaternaire.

 

Ce peut être celui des contes, et la forêt s’anime alors de bruits inquiétants à la nuit tombée. L’artiste évoque le Max et les Maximonstres de Maurice Sendak (1963) comme une source possible arrosant ses jungles actuelles. C’est là un livre mythique, phare de la littérature enfantine, au même titre que les ouvrages de Tomi Ungerer ou de Roald Dahl. Je l’ai souvent lu à mes enfants au moment du coucher. Le récit et les dessins introduisent aux puissances du rêve et de la nuit, comme le Little Nemo de Winsor McKay, dans cette chambre du petit garçon peu à peu envahie par une végétation sauvage qui mène à un univers parallèle, une île peuplée de monstres sympathiques.

Je songe également à Jack et le haricot magique, conte vraisemblablement écrit au début du 19e siècle en Angleterre. Là aussi, une plante qui a cru durant la nuit (le rêve est également de la partie) permet d’accéder à un monde fantastique où le jeune Jack, en bon fils, trouvera la richesse et la rapportera à sa pauvre mère.

Il est fort possible que les pierres et les végétaux symbolisent les deux hémisphères d’un même cerveau, comme les deux aspects indissociables d’une personnalité : le rationalisme et l’imagination. Toutefois, les pierres refusant d’obéir à la gravité signifieraient que les forces imaginatives ont définitivement pris l’ascendant sur le pouvoir organisateur de la raison.

 

J’ai cherché dans l’histoire de l’art des précédents aux tableaux de Julien Colombier. Les fresques antiques de la Nymphée de la Villa de Livie, conservées au Palazzo Massimo alle Terme à Rome, figurent un jardin en trompe l’œil. C’est une des plus belles et délicates choses qui soient. Devant les œuvres de Colombier, je songe aussi à l’art byzantin, à Ravenne, au Mausolée de Galla Placidia, au lapis lazuli des mosaïques, à ce bleu à la profondeur océane. Et, plus tard, à ces manuscrits enluminés du moyen-âge aux marges envahies de rinceaux et de bosquets stylisés. Je songe à toutes ces œuvres où la richesse folle du végétal triomphe de la rigueur minérale de l’architecture. Car il y a bel et bien un affrontement séculaire.

Je pense à l’art nouveau, à Gallé et à Guimard, et bien sûr à l’art naïf, et en premier lieu aux jungles du Douanier Rousseau, peuplées de musiciens et d’animaux embusqués. L’artiste a mis longtemps à y venir. « Dès que je peins un personnage dans ma forêt, elle devient un décor. Rousseau, lui, est parvenu à fusionner la figure et la jungle », fait remarquer Colombier. Cela signifie que ses tableaux prennent le corps en charge d’une autre manière. Sur un plan plus empathique et réaliste. Celui de la projection dans ses images.

À ce titre, Sumiko Oe-Gottini, dans le long texte qu’elle a consacré à l’exposition de Colombier à Maubuisson, a une phrase intéressante : « En m’approchant au plus près des feuilles, je ne peux pourtant m’empêcher de penser que ces plantes sont en réalité des humains transformés. » Comment ne pas songer à la passion d’Apollon pour Daphné, relatée par Ovide dans ses Métamorphoses ? Le dieu vient tout juste de tuer le monstrueux serpent Python et fier, il provoque la colère de Cupidon qui, pour se venger, le condamne à tomber amoureux de la nymphe Daphné, laquelle ne pensera qu’à le fuir, soucieuse de conserver une éternelle virginité. Au terme d’une course poursuite effrénée, elle finira par implorer le pouvoir de son père, le dieu fleuve Pénée, afin d’échapper aux pressantes sollicitations d’Apollon et se transformer en laurier : « À peine sa prière achevée, voici qu’une pesante torpeur envahit ses membres ; sa tendre poitrine est enveloppée d’une mince écorce, ses cheveux s’allongent en feuillage, ses bras en rameaux, son pied, tout à l’heure si rapide, est retenu au sol par d’inertes racines ; son visage, à la cime, disparait dans la frondaison. Seul subsiste en elle l’éclat de son charme. »

Il peut paraitre étrange d’invoquer l’amour à propos des peintures de Colombier, mais c’est de cela qu’elles nous entretiennent en définitive. J’en suis intimement convaincu. Les plantes, les fleurs ne bruissent en effet que de cela, tout comme la musique pop. Et il émane assez clairement de ces jungles impétueuses « l’éclat d’un charme », fut-il légèrement vénéneux.

 

Richard Leydier est critique d’art, commissaire d’expositions, rédacteur-en-chef de la revue artpress. Il a organisé, entre autres Robert Combas, Greatests hits (2012, Musée d’art contemporain, Lyon) ; la Dernière vague, surf, skate et custom cultures dans l’art contemporain (2013, la Friche la Belle de Mai, Marseille). Il fut le commissaire de la 7e Biennale internationale d’art contemporain d’Anglet, au Pays Basque (2018).